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Ambroise Paré - La grosse garce de Normandie

samedi 6 juillet 2013, par Alexandre Tomas


Introduction

À l’occasion d’une recherche dans les Œuvres complètes d’Ambroise Paré [1], tome troisième réédité en 1841 par Joseph-François Malgaigne (chirurgien et historien), en parcourant le dix-neuvième livre, Monstres et prodiges, chapitre XXV, je suis tombé sur l’histoire "D’une grosse garce de Normandie qui feignoit avoir un serpent dans le ventre".

Comme le texte est en moyen français, j’ai tenté de le traduire en français moderne et j’ai laissé entre guillemets quand je n’ai pas pu traduire de suite. À noter que dans ce volume Joseph-François Malgaigne a pris grand soin de réviser toutes les autres traductions du latin déjà faites auparavant et qui selon lui étaient incorrectes, altéraient le sens original et même ignoraient des chapitres entiers.

L’extrait original et sa traduction en regard

L’an 1561, vint en ceste ville vne grosse garce fessue, potelée et en bon poinct, aagée de trente ans ou enuiron, laquelle disoit estre de Normandie, qui s’en alloit par les bonnes maisons des dames et damoiselles, leur demandant l’aumosne, disant qu’elle auoit un serpent dans le ventre, qui luy estoit entré estant endormie en vne cheneuiere : et leur faisoit mettre la main sus son ventre pour leur faire sentir le mouuement du serpent, qui la rongeoit et tourmentoit iour et nuict, comme elle disoit : ainsi tout le monde luy faisoit aumosne par vne grande compassion qu’on auoit de la voir, ioinct qu’elle faisoit bonne pipée. L’an 1561, vint en cette ville une grosse garce fessue, potelée et en embonpoint, âgée de trente ans ou environ, laquelle disait être de Normandie, qui s’en allait par les bonnes maisons des dames et damoiselles, leur demandant l’aumône, disant qu’elle avait un serpent dans le ventre, qui lui était entré étant endormie en une "chènevière" : et leur faisait mettre la main sur son ventre pour leur faire sentir le mouvement du serpent, qui la rongeait et tourmentait jour et nuit, comme elle disait : ainsi tout le monde lui faisait aumône par une grande compassion qu’on avait de la voir, "ioinct" qu’elle faisait bonne pipée.

Analyse des mots

  • Chènevière ("cheneuiere" dans le texte original) désigne un champ de chanvre [2], une chanvrière comme on dit de nos jours, ou encore une canebière en Provence.

Plusieurs hypothèses pour comprendre le "ioinct" de la fin :

  • en moyen français on trouve parfois un "c" entre le "n" et le "t", "c" aujourd’hui disparu, comme dans "sainct Iean" tiré du même chapitre qui se traduit bien-sûr par "saint Jean",
  • souvent également on constate dans le texte original en moyen français que le "i" tant en minuscule qu’en majuscule remplace allègrement la lettre "j" [3], tout comme d’ailleurs l’on trouve dans tout l’ouvrage un "v" pour un "u" ou inversement bizarrement [4], dernier phénomène déjà plus connu du grand public comme dans : "Ce week-end on va faire vne tevf de ovf mon pélo !" (grand public qui traîne en bas des escaliers de l’immeuble je précise).

Une pipée  :

  • Une pipée c’est une chasse au pipeau pour attraper des oiseaux en imitant leurs cris, mais on préférera son sens plus familier : faire bonne pipée c’est tromper son monde en racontant n’importe quoi !
  • Attention le verbe "pipoter" [5] a un sens bien différent, et signifie râler voire sans doute râler plaisamment. On pourrait donc tout à fait l’accorder à la situation de notre garce [6] de Normandie.

Conclusion

Pour finir, il est donc fort probable qu’il faille comprendre à la fin de cet extrait : "ainsi tout le monde lui faisait aumône par une grande compassion qu’on avait de la voir, joint qu’elle faisait bonne pipée."

Ce qui signifie : "ainsi tout le monde lui faisait aumône car on était sensible à son malheur en la voyant, surtout qu’en plus elle bavardait beaucoup en racontant n’importe quoi et qu’on aimait bien ça !"

Notes

[1] Ambroisé Paré 1510-1590 , chirurgien français. Les Oeuvres complètes, rééditées en 1841 par Joseph François Malgaigne (chirurgien et historien) sont tombées dans le domaine public (sous réserve d’utilisation non commerciale) et sont téléchargeables sur Gallica la bibliothèque numérisée (de la Bibliothèque Nationale de France).

[2] Le chanvre ou cannabis sativa cultivé pour ses fibres est de la même espèce que le chanvre indien ou cannabis indica cultivé pour sa forte teneur en psychotropes. Rien ne distingue les deux plantes si ce n’est la hauteur du chanvre adulte deux fois plus haut que le cannabis. Je vous conseille la visite du site Biologie et Multimedia pour en savoir davantage sur les points suivants : historique, culture, fibre, transformation, et utilisation.

[3] Sans doute un héritage du latin, dans lequel la lettre "j" n’existait pas au début, le "j" étant une invention du Moyen Âge pour distinguer le "i" consonne du "i" voyelle.

[4] L’orthographe n’était pas fixée, sinon il n’est par ailleurs pas impossible qu’il s’agisse tout simplement de coquilles (erreurs de composition en typographie).

[5] Voir "pipoter" dans le dictionnaire du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales.

[6] Voir la définition de "garce" dans le dictionnaire du Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales.

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