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En l’an 1870, la guerre franco-prussienne

dimanche 14 juillet 2013, par Alexandre Tomas

Introduction

Je vous propose pour illustrer cet épisode qui s’est soldé par une défaite de la France de découvrir un extrait du livre de Ludovic Halévy (1) : Récits de guerre - L’INVASION 1870-1871 (2), l’occasion d’une très instructive plongée dans les mœurs et la pensée de l’époque.

Ludovic Halévy avertit le lecteur que ce livre n’est pas de lui et que seulement deux de ces récits contiennent des impressions personnelles.

Il poursuit en disant que quand ces récits ont paru, au lendemain même de la guerre, il lui a été "reproché d’avoir un peu trop appuyé sur les souffrances matérielles de la guerre", les bonnes gens de l’époque lui disant : "Vous avez l’air quelquefois de ne voir dans la guerre qu’une question d’équipement et de nourriture. Il fallait passer plus légèrement sur certaines choses (3)."

Ludovic Halévy réfute cet avis en citant un jeune garde mobile racontant la campagne de l’Est et le combat de Villersexel : "Nous avons été battus par la misère bien plus que par les Prussiens.". Ludovic Halévy poursuit alors en précisant : "Tous les correspondants militaires du Times ont tenu le même langage.".

L’extrait

De Frœschwiller à Sedan - récit d’un chasseur à pied.

Par-dessus nos têtes passent encore quelques boulets envoyés par notre artillerie, mais le tir devient rare, faible et nous protège mal. Nos pièces ont perdu beaucoup de servants et de chevaux. Elles seront bientôt obligées de se taire.

Les Prussiens se forment devant nous et s’avancent en colonnes serrées. Il faut déposer le sac... Mon pauvre sac ! Comme il me pesait sur les épaules pendant la longue et laborieuse traversée de ce bois ! Et maintenant, au moment de le quitter, je le regarde. J’ai là des vivres, des cartouches et des lettres... surtout des lettres. Et puis encore, sous la marmitte, la viande de l’escouade. Comment fera-t-on la soupe ce soir, si je ne retrouve pas mon sac ?

Nous laissons arriver les Prussiens. Le colonel Suzzini, des tirailleurs indigènes, avait pris le commandement, montrait le plus grand sang-froid, nous obligeait à régler notre feu.

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illustration du livre L’INVASION 1870-1871

C’est avec le chassepot, la grande difficulté. Une fois qu’on a commencé de tirer, il n’y a plus de raison pour s’arrêter ; on va, on va toujours, on se grise avec son arme et, au bout d’un quart d’heure, plus de cartouches.

Nous ne commencions le feu que lorsque l’ennemi était à bonne portée ; puis, quand nous avions mis l’hésitation et le désordre dans les rangs allemands, nous nous jettions en avant. J’entends encore les cris des turcos. Les officiers avaient beaucoup de peine à les modérer. Les Prussiens se retiraient, puis revenaient, et ces efforts nous épuisaient. Les Prussiens perdaient du monde, beaucoup de monde ; seulement les généraux allemands avaient des hommes plein les mains et renouvelaient sans cesse les colonnes d’attaque. Et nous autres, peu nombreux, affaiblis, non soutenus, nous avions ainsi affaire à un ennemi toujours frais et toujours en haleine.

Nos cartouches s’épuisaient. Nos voitures de munitions avaient disparu. Aucun moyen de se ravitailler. Plusieurs fois déjà le colonel Suzzini avait fait demander des cartouches. On ne lui envoyait rien. Quel soldat et comme il s’est bien conduit ! Allant et venant sans cesse dans nos rangs, sous le feu, nous encourageant et nous disant : "Du calme, du calme ! Ne tirez pas trop vite, ménagez vos cartouches."

Un général à pied, seul, sans aide de camp, tout à coup sortant du bois, vient se jeter au milieu de nous. Plusieurs officiers aussitôt l’entourent.

"La position n’est pas tenable, mon général, dit-un des officiers ; donnez un ordre de retraite ; on ne peut sacrifier des troupes inutilement.
- Non, non, répondit-il ; je ne donnerai pas d’ordre de retraite. Voyez, je n’ai plus rien ; mes deux chevaux tués, mes aides de camp disparus. Je vais rester avec vous. Il faut tenir ici, et, si on ne peut pas tenir, mourir."

Quelques instants après, un de mes camarades me dit : "Le général qui était ici tout à l’heure...
- Eh bien ?
- Eh bien ! Il est mort. Il s’est jeté en avant, dans les balles. On n’a pas pu l’empêcher. Il voulait se faire tuer.
- Sais-tu son nom ?
- Le général Raoul."

Cependant notre artillerie, qui jusqu’alors nous avait couverts de son feu, était complètement silencieuse. Les Prussiens redoublaient leurs attaques. Nous étions inondés d’un déluge de feu et de plomb. Les arbres, autour de nous, étaient hachés par la mitraille ; les branches craquaient, se brisaient, tombaient sur nos têtes. Partout des blessés, dont les plaintes étaient horribles.

Un de nos officiers s’écrie : "En retraite !"

En retraite !... Nous sommes battus. Inutile a été le courage de tous ces braves gens qui sont là couchés par terre. Inutile a été leur mort. En retraite ! En retraite ! Que ce mot est dur à entendre !

Nous reculons. Nous nous glissons dans le bois. Nous marchons pliés en deux. Nous trouvons un chemin. Il est jonché de blessés et de morts. Dans ce sentier marchent devant nous deux sapeurs-tirailleurs. Ils portent un corps roulé dans la toile d’une tente-abri. Deux bras sortent et pendent de chaque côté. Sur des manches en drap bleu-clair, je vois cinq galons d’or. Je m’approche de l’un des sapeurs : "C’est le colonel Suzzini ?
- Oui, c’est lui. Il vient d’être tué."

Nous suivons le chemin qui ramène à Frœschwiller. C’est la défaite ! C’est la déroute ! Un de mes malheureux camarades est là, par terre, les deux pieds coupés par un obus. Il me reconnaît, m’appelle par mon nom, m’implore d’une voix suppliante. Que faire ? Je suis seul. Je me détourne et je passe. C’est un de mes remorts. On pouvait les compter par centaines, ceux qui restaient dans le bois, mutilés et sans secours ! Mais celui-là, je le vois encore, je le verrai toujours, appuyé contre un arbre, le regard fixe et tendant les bras vers moi !

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illustration du livre L’INVASION 1870-1871

Notes :

- (1) Ludovic Halévy (1834-1908), d’après la définition du Nouveau petit Larousse illustré de 1952, est un écrivain français, auteur de romans, et en collaboration avec Henri Meilhac (orthographié peut-être par erreur Melihac dans ce dictionnaire) de livrets d’opérettes (musique Jack Offenback mentionne le dictionnaire Hachette de 1980) et de comédies. Henry Halévy et Henri Meilhac ont notamment réalisé le livret du très fameux Carmen de Georges Bizet (1838-1875) de 1875, d’après la nouvelle Carmen de Prosper Mérimée (1803-1870) écrivain, historien et archéologue. Henry Halévy dans sa lignée remarquable compte entre autres Pierre Joxe homme politique français, son arrière-petit-fils. Voilà une époque intéressante que celle de Ludovic Halévy, foisonnante de créateurs sur le plan intellectuel, littéraire et musical.
- (2) L’INVASION 1870-1871, très vieux livre de 1872 d’un très grand format inhabituel illlustré avec de superbes dessins de L. Marchetti et Alfred Paris, qu’on peut dénicher sur eBay, télécharger ou consulter sur Gallica dans un format plus petit l’ouvrage étant tombé dans le domaine public, ou encore emprunter dans une bibliothèque...
- (3) Était-on plus intéressé à l’époque par les faits d’armes et la stratégie militaire, que par la valeur de l’humain ? Ce n’est qu’une question, pas une opinion.

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