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En l’an 743, l’Indiculus superstitionum et paganiarum

jeudi 8 août 2013, par Alexandre Tomas


En réponse aux pratiques superstitieuses et païennes des peuples nouvellement convertis, les rois de concert avec l’Église établissent de nouveaux canons ou capitulaires afin de réprimer le paganisme, dont celui-ci portant sur la magie et qui est bien loin d’être le seul dans l’histoire de France, sujet déjà abordé sur le site dans la controverse des vaisseaux atterrissant à Lyon, l’article sur le carré Sator, le capitulaire Admonitio Generalis et la note du pape Grégoire.

Karloman convoque Le concile de Leptines

À l’époque la Belgique fait partie de l’Austrasie, au Nord-Est du royaume des Francs, une des régions qui échut à Karloman en plus de l’Alémanie et la Thuringe, à la mort de son père Charles Martel en 741. Son frère Pépin le Bref obtint lui la Neustrie, la bourgogne et la Provence.

En 743 Charlemagne, fils de Pépin le Bref n’avait que deux ans, c’est pourquoi je précise que la plupart des articles mentionnant l’indiculus font état d’une grossière erreur car il attribuent à Charlemagne l’initiative du concile de Leptines [1], alors que c’est son oncle Karloman qui a convoqué ce concile en réponse aux difficultés d’évangélisation qui semblerait concerner plus précisément la région de la Belgique [2] [3], les Belges malgré leur conversion au christianisme étant encore barbares et idolâtres.

Ce concile de Leptines, présidé par l’archevêque Boniface devait déboucher sur de nouveaux canons prohibant non seulement les superstitions et leurs pratiques mais aussi régissant plus strictement les comportements et la moralité des évêques, des prêtres ou des diacres (voir les 7 canons dans l’ouvrage Histoire de l’Église de France pages 18 à 20, vues 50 à 52 du pdf).

L’Indiculus superstitionum et paganiarum

En référence au titre de l’article sur l’Indiculus superstitionum et paganiarum, relatif aux pratiques superstitieuses et païennes, voici le 5e canon (sur 7) publié par Karloman lors de ce concile de Leptines.

« 5.° Nous avons ordonné que chaque évêque, avec le concours du grave [4], défenseur de son église, devrait veiller à l’entière abolition des superstitions païennes, telles que les sacrifices des morts, les sortilèges, les enchantements, les bandelettes, les victimes que des hommes insensés immolent, comme des idolâtres, auprès des églises, au nom des martyrs ou des confesseurs, et enfin ces feux sacrilèges qu’ils nomment nedfratres [5]. »

Voici l’index récapitulatif des pratiques superstitieuses et païennes, établi à l’occasion du concile de Leptines :

ChapitreVersion en latinTraduction
1 de sacrilegio ad sepulcra mortuorum du sacrilège des sépultures (en parlant de l’incinération des cadavres, ou encore de l’enfouissement avec les défunts de nourriture et de boisson)
2 de sacrilegio super defunctus, id est dadistas du sacrilège à l’occasion des morts (pratiques païennes, chants funéraires)
3 de spurcalibus in februario des pratiques honteuses de février
4 de casulis id est fanis des temples des païens (Il faut détruire ces temples, mais il est préférable de construire des églises à la place.)
5 de sacrilegis per ecclesias En parlant de toutes les cérémonies provenant du paganisme et que la Religion fut forcée de tolérer jusque dans ses églises.
6 de sacris sylvarum quoe nimidas vocant des sacrifices que l’on fait dans les forêts et que l’on appelle Nimidas
7 de his quoe faciunt super petra des oblations que l’on fait sur les pierres (adorations pratiquées en certains lieux, dans les églises, envers une idole, un fontaine, un arbre...)
8 de sacris mercurii et jovis du culte de Mercure et de Jupiter
9 de sacrificio quod fit alicui sanctorum du sacrifice fait à l’un des saints
10 de philacteriis et ligaturis des phylactères et amulettes
11 de fontibus sacrificiorum des fontaines où l’on sacrifie
12 de incantationibus des chants incantatoires
13 de auguriis, vel avium, vel equorum, vel ex boum stercore et sternutatione des prédictions que l’on tire des oiseaux, des chevaux, du fumier des bœufs ou de l’éternuement
14 de divinis vel sortilegiis des devins ou sorciers
15 de igne fricato de ligno i. e. nodfyr du feu sacré produit par le frottement de deux morceaux de bois et auquel on attribuait des propriétés occultes
16 de cerebro animalium de la cervelle des animaux
17 de divinatione pagana in foco vel inchatione rei alicujus des superstitions païennes attachées au foyer des maisons et du commencement de quelque ouvrage
18 de incertis locis que colunt pro sanctis des lieux sans maître que l’on honore comme sacrés
19 de pretendo quod boni vocant s. marioe d’une prière que les gens de bonne foi dédient à sainte Marie
20 de feriis quoe faciunt Jovi et Mercurio des fêtes célébrées en l’honneur de Jupiter et de Mercure
21 de luna defectione, quod dicunt vince luna de l’éclipse de lune où l’on crie "Vince luna"
22 de tempestalibus et cornibus et cochleis de la conjuration des tempêtes, des cornes et des coquilles de limaçons
23 de sulcis circa villas Des sillons tracés autour des domaines (pour éloigner les esprits malfaisants, un peu comme les cercles tracés à la craie dans les séances de magie)
24 de pagano cursu quem yrias vocant, scissis panis et calceis de la procession païenne appelée "Yria", avec des pains rompus et des pierres
25 de eo quod sibi sanctos fingunt quoslibet mortuos de l’usage de considérer comme des saints tous les morts
26 de simulacro de conspersa farina du simulacre poudré de farine
27 de simulacris de pannis factis du simulacre fait avec des haillons
28 de simulacris quod per campos portant du simulacre que l’on porte dans les champs
29 de lignis, pedibus et manibus pagano ritu des pieds et des mains de bois des rituels païens
30 de eo quod credunt, quia foeminoe lunam commendent ; quod possint corda hominum tollere juxta paganos De la croyance que certaines femmes commandent à la lune et qu’elles peuvent emporter le cœur des hommes

Pour plus de précisions voir l’article sur le site de La Forêt d’Arduinna très bien documenté, site pour la sauvegarde du patrimoine historique belge notamment.

Sources

- Mémoires couronnés par l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles, Volume 12 - L’Académie, 1837 (Livre numérique Google),
- Histoire de l’Église de France : composée sur les documents originaux et authentiques. Tome 3 / par l’abbé Guettée - Auteur : Guettée, Wladimir (1816-1892) - Éditeur : V. Masson (Paris) - Éditeur : [puis] J. Renouard (Paris) - Date d’édition : 1847-1856 - Disponible sur le site Gallica,
- Péchés primitifs (Art et Folklore), Louis Maerterlink, édition de 1912. Téléchargable sur le portail scolaire d’Ontario (Canada).

Notes

[1] Leptines, aujourd’hui appelée Estinnes, tout près et à l’Ouest de Binche (au centre de la Belgique)

[2] Voir Mémoires couronnés par l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Bruxelles page 30 de la partie consacrée au Moyen Âge, vue 391 du pdf.

[3] Voir Péchés primitifs, page 93

[4] Grave, c’est ainsi qu’on appelait les magistrats chargé de défendre les intérêts de l’Église.

[5] Nedfratre ou nodfir, feu produit par le frottement de deux morceaux de bois et auquel on attribuait des propriétés occultes.

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