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En l’an 800 ou plus, la controverse des vaisseaux atterrissant à Lyon

samedi 10 août 2013, par Alexandre Tomas


L’objet de la controverse

Dans de rares livres d’histoire [1] mais surtout dans nombre de revues ufologiques et bien-sûr sur internet en majorité, on retrouve toujours la même histoire :

  • On décrit ainsi en l’an 800 ou en l’an 840, des vaisseaux dans le ciel de Lyon. Les dits vaisseaux se posent dans les champs, les pilotes en sortent et les Lyonnais franchissent les portes des fortifications de la ville pour les interpeller. Les habitants de Lyon ne comprenant pas le langage des pilotes de ces vaisseaux, et leur reprochant de détruire leurs récoltes, sans autre forme de procès les clouent sur des planches en forme de croix et les jettent dans le fleuve (le Rhône ou la Saône l’histoire ne le précise pas...) afin de dissuader les pilotes des autres vaisseaux de continuer d’atterrir et de les envahir même si les intentions des nouveaux arrivants semblent décrites comme pacifiques. On raconte que ces vaisseaux viennent du pays de Magonie. Dans d’autres versions de l’histoire enfin, les pilotes sont amenés à Saint Agobard, l’évêque de Lyon afin d’être jugés.

  • Toujours dans la controverse, on appelle parfois ces êtres venus du ciel des cagots, ou des chrestians, ou encore des gézitains, des êtres parfois décrits sans pilosité, le teint pâle, sans lobes ou sans pavillons d’oreille, et au sang anormalement chaud. Descriptions qui varient selon les cas. Dans la légende ces vaisseaux continuent d’atterrir partout en Europe et les cagots finissent par s’installer durablement, formant une population tolérée mais très fortement discriminée.

Ces deux sujets sont présentés comme allégués par des textes historiques, leur conférant un caractère d’irréfutabilité. Nous allons donc principalement dans cet article nous enquérir des dits-textes, afin que vous puissiez vous-mêmes faire la part des choses entre mythe et réalité historique.

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Les cagots en France

Avant de passer à la controverse principale qui est celle de l’atterrissage des vaisseaux, abordons le 2e sujet et sortons de la légende un moment pour préciser que les cagots (nom le plus couramment employé pour les désigner) ont réellement existé en France.

Personne ne connaît leur origine exacte mais il y a toutefois plusieurs hypothèses qui font d’eux entre autres tantôt des lépreux, tantôt des descendants des Goths ou des Sarrasins. Des études scientifiques sur leurs caractéristiques physiques et leurs origines ont été menées du XVIe au XXe siècle, et ont fait l’objet de plusieurs parutions. Quelque racisme persistait encore jusqu’au XIXe puis les cagots et leur descendance ont fini par totalement se dissoudre et se fondre dans le reste de la population française, au point que tout le monde y compris les cagots eux-mêmes ne finisse pas ignorer leur existence ainsi que leurs origines.

Ce sujet sera approfondi prochainement dans un nouvel article.

Les témoignages historiques commentés

Traitons à présent du sujet principal de l’arrivée inopportune de vaisseaux aériens.

Écartons tout de suite l’épisode de l’apparition des deux boucliers en l’an 776 en Allemagne, épisode précédemment étudié sur ce site, et qui a été parfois confondu avec notre épisode des vaisseaux aériens à Lyon.

Les différents auteurs relatant notre épisode s’appuient sur le livre de Saint Agobard (779-840) (voir notre article sur lui sur le site) : De la Grêle et du Tonnerre (De Grandine et Tonitruis). Ce livre, retrouvé comme ses autres écrits seulement en 1606, fut alors publié par Papire Masson puis Baluze en 1668.

Je vous propose de vous faire découvrir ci-après tout simplement une sélection de textes dans cet ouvrage, en particulier les témoignages des gens de l’époque s’adressant à l’évêque de Lyon Agobard, avec à la suite des explications et des commentaires :

Extrait chapitre I

« Presque tous les habitants des villes et des campagnes de cette contrée, nobles et roturiers, jeunes et vieux, pensent que la grêle et le tonnerre peuvent tomber au gré des hommes. Ils disent, en effet, dès qu’ils entendent le tonnerre et aperçoivent les éclairs : "C’est un vent levatice". Et si vous leur demandez ce que c’est qu’un vent levatice, ils affirmeront, les uns avec une sorte de retenue, et la conscience un peu troublée, les autres avec la confiance que montrent ordinairement les ignorants, que ce vent a été soulevé par les enchantements d’hommes appelés "tempestaires", d’où lui est venu le nom de vent levatice. »

Agobard nous fait partager la description des phénomènes atmosphériques tels qu’ils sont perçus par les gens des villes et des campagnes, révélant l’existence d’hommes appelés tempestaires.

Extrait chapitre II

« Nous avons vu et entendu beaucoup de gens assez fous et assez aveugles, pour croire et pour affirmer qu’il existe une certaine région appelée Magonie, d’où partent, voguant sur les nuages, des navires qui transportent, dans cette même centrée, les fruits abattus par la grêle et détruits par la tempête, après toutefois que la valeur des blés et des autres fruits a été payée par les navigateurs aériens aux tempestaires, de qui ils les ont reçu. Nous avons vu même plusieurs de ces insensés qui, croyant à la réalité de choses aussi aburdes, montrèrent à la foule assemblée quatre personnes enchaînées, trois hommes et une femme, qu’ils disaient être tombés de ces navires. Depuis quelques jours ils les retenaient dans les fers, lorsqu’ils les amenèrent devant moi, suivis de la multitude, afin de les lapider ; mais, après une longue discussion, la vérité ayant enfin triomphé, ceux qui les avaient montrés au peuple se trouvèrent, comme dit un prophète, aussi confus qu’un voleur lorsqu’il est surpris. »

Plus au cœur de la controverse qui nous intéresse, l’évêque poursuit en rapportant les croyances de l’époque dont je restitue ici la chronologie pas à pas :

  • il existe une région appelée Magonie,
  • des navires qui voguent dans le ciel sur les nuages partent de cette région à la rencontre des tempestaires,
  • les tempestaires fournissent aux navigateurs de ces navires les fruits victimes de la grêle ou de la tempête,
  • ensuite les navigateurs payent les tempestaires pour cette prestation,
  • et enfin les navires retournent en Magonie.

Cet extrait mentionne donc bien des navires voguant dans le ciel et des navigateurs, donc par extension respectivement des vaisseaux aériens avec leurs pilotes.

Toujours dans la controverse, l’évêque nous raconte que :

  • 3 hommes et 1 femme lui sont amenés enchaînés,
  • ces 4 personnes affime-t-on sont tombées des navires (qui voguent dans les nuages).

Enfin et heureusement Saint Agobard parvient à convaincre la foule de leur innocence.

Extrait chapitre VII

« Les tempestaires pourraient faire fondre sur eux une immense quantité de grêle et les en accabler. Il en est qui avancent, en effet, qu’ils connaissent des tempestaires qui, lorsque la grêle se formait prête à couvrir, en se dispersant, une grande étendue de pays, l’ont fait descendre en masse sur une partie d’un fleuve ou sur une forêt stérile, ou même, car c’est aussi ce qu’ils disent, sur un cuvier sous lequel se cachait un de ces mauvais génies. Souvent, il est vrai, nous avons ouï dire à nombre de gens qu’ils savaient que pareilles choses s’étaient faites en certain lieux, mais jamais nous n’avons ouï qui que ce soit affirmer qu’il en avait été le témoin oculaire. On vint un jour me prévenir qu’un individu assurait l’avoir été ; je mis tous mes soins à le découvrir, et j’y parvins. Lorsque, dans notre entretien, je m’aperçus qu’il se disposait à me dire que la chose s’était passée ainsi et devant ses yeux, je le pressai, employant les prières, les supplications et même les menaces divines, de ne me dire que ce qui était vrai. Alors, il me protesta que ce qu’il disait était vrai, désignant la personne, le temps et le lieu ; mais il avoua, au même instant, qu’il n’avait pas été présent. »

Agobard nous en apprend plus sur les tempestaires (Voir notre article sur le capitulaire Admonitio Generalis qui traite des tempestaires), enquêtant et tentant d’éprouver, la bonne foi des témoins s’ils s’en trouvent, ainsi que le bien fondé de leurs témoignages.

Extrait chapitre XV

« Cette folie tient beaucoup du paganisme, et déjà l’erreur s’est accrue au point qu’il se trouve des gens assez stupides pour dire qu’ils ne savent pas, à la vérité, soulever les tempêtes, mais qu’ils peuvent en garantir et défendre les habitants d’un lieu déterminé. Ils ont un tarif qui règle l’étendue de ce service sur la quantité de fruits qu’on leur donne, et ils l’appellent le canonique. Il est beaucoup de gens qui ne donnent jamais de bonne grâce la dîme aux prêtres, qui ne font pas l’aumône aux veuves, aux orphelins et aux autres indigents, toutes choses qui leur sont fréquemment prêchées et ordonnées et auxquelles ils ne se conforment point : au contraire, ce qu’ils appellent le canonique, sans que personne le leur dise, ils le paient très-volontiers à ceux par l’entreprise desquels ils croient être préservés de la tempête. Enfin ils fondent en grande partie sur le secours de ces hommes les espérances de leurs vie, comme si elle dépendait d’eux. »

Notre évêque aborde la question de ceux qu’on appelle aussi parfois les défenseurs, ceux qui prétendent par leur pouvoir être capables de protéger les récoltes du mauvais temps, contre le canonique, un paiement en nature sous forme de fruits par exemple. Il poursuit en critiquant cette disposition insensée des gens à vouloir payer le canonique sans même qu’on le leur demande, alors que les mêmes répugnent à de plus charitables actions comme donner la dîme aux prêtres et l’aumône aux gens dans l’affliction.

Extrait chapitre XVI

« Il y a peu d’années, à l’occasion d’une mortalité de boeufs, on avait semé le bruit absurde que Grimoald, duc de Bénévent, parce quil était ennemi de l’empereur très-chrétien Charles, avait envoyé des hommes chargés de répandre, sur les plaines et les montagnes, dans les prairies et les fontaines, une poudre pernicieuse qui, ainsi répandue, donnait la mort aux boeufs. Nous avons ouï dire que beaucoup de personnes prévenues de ce délit furent arrêtées, et que quelques-unes furent massacrées, d’autres attachées sur des planches, et jetées à l’eau [..] »

L’histoire compte 2 ducs de Bénévent du nom de Grimoald :

  • Grimoald III [2] duc de Bénévent de 788 à 806, petit-fils de Didier le roi des Lombards, sa tante la fille de Didier étant la première épouse officielle de Charlemagne. Grimoald III était en conflit avec Charlemagne pendant la régence de ce dernier en tant qu’empereur.
  • Grimoald IV [3] duc de Bénévent de 806 à 827 [4], un des grands-officiers de son prédécesseur Grimoald III. Grimoald IV était également en conflit avec Charlemagne empereur mais seulement jusqu’en 812, année de reconnaissance de son indépendance.

Le conflit ou l’histoire pourrait donc se situer entre 800 et 812... On peut creuser et vérifier si des épisodes similaires ont été rapportés dans les annales des rois de France, afin de tenter d’être plus précis.

Et pour en revenir à notre controverse, l’extrait mentionne que des personnes ont été arrêtées, attachées sur des planches, et jetées à l’eau.

Conclusion

Avant de conclure, faisons un petit rappel basique des différents événements révélés dans le livre :

  • Il est bien fait mention de navires volants avec ce qu’on pourrait appeler des pilotes.
  • Ces navires viennent bien de Magonie.
  • Il y a bien destruction des récoltes pour le compte des navigateurs, mais cette destruction est plutôt le fait des tempestaires.
  • Des gens accusés d’être tombés de ces navires volants sont effectivement livrés à Agobard.
  • Enfin des personnes accusées d’avoir empoisonné des bœufs sont attachées à des planches et jetées à l’eau.

Maintenant concluons :

  • Comme on l’a constaté avec les deux ducs de bénévents Grimoald III et Grimoald IV, l’épisode des bœufs du chapitre XVI en postulant que Charlemagne était déjà Empereur puisque Saint Agobard en parle en ces termes, n’a pu se produire probablement qu’entre 800 et 812. On peut considérer que l’épisode du chapitre II se situe dans la même fourchette de temps, et donc situe notre controverse des vaisseaux entre 800 et 812, rendant de toute façon chimérique la date de 840 qui est la plus servie dans les différentes version de l’histoire racontée sous sa forme ufologique !

  • L’histoire des navires volants dans le chapitre II est bien attestée dans les écrits de Saint Agobard, même si elle est plutôt présentée comme autant de balivernes de gens superstitieux. L’affaire des quatre enchaînés accusés d’être tombés des navires et amenés à Agobard peut encore donner du crédit à l’histoire, mais il faut pour cela infirmer la conviction d’Agobard qui nous explique que les gens qui colportent ces histoires de tempestaires et de vaisseaux sont soit des menteurs, soit des personnes trop crédules et trop superstitieuses.

  • Dans le dernier point les personnes ne sont pas clouées aux planches mais attachées, les planches ne sont pas en forme de croix, et de plus ces personnes ne sont pas accusées d’être pilotes, donc rien qui ne corresponde avec notre contreverse, du moins pas dans les détails. Et pour finir, non seulement cette affaire n’est relatée que dans le chapitre XVI donc bien loin du chapitre II, mais en plus ces hommes sont censés être envoyés par Grimoald le duc de Bénévent, et pas par des navigateurs !

Conclusion, nous constatons que le livre de Saint Agobard, même s’il nous plonge dans des croyances voisines et une histoire un peu ressemblante, ne mentionne pas réellement d’histoire d’atterrissage de vaisseaux, mais décrit simplement les superstitions de l’époque et les conséquences malheureuses qu’elles entraînent. Et remarquons bien le bricolage chronologique que l’auteur de la controverse a opéré en empruntant un bout de l’histoire du chapitre XVI c’est-à-dire l’histoire des hommes fixés aux planches et jetés à l’eau, et en l’insérant dans l’histoire des vaisseaux qui elle prend plutôt sa source dans le chapitre II. La déformation des faits relatés est donc avérée.

L’infirmation de cette histoire d’atterrissage de vaisseaux en démontrant que ses fondements on été dévoyés, ne cherche pas à brider vos croyances ou vos convictions, mais juste à vous épargner les détournements historiques, et du reste libre à vous de composer votre propre vérité, car aucune pensée n’est imposée.

Sources

  • De la Grêle et du Tonnerre (De Grandine et Tonitruis) par Saint Agobard, édition de 1841, téléchargeable sur Gallica,
  • Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours, avec les renseignements bibliographiques et l’indication des sources à consulter, publiée par MM. Firmin Didot frères, sous la direction de M. le Dr Hoefer, édition de 1858, livre numérique Google gratuit.

Notes

[1] Je me souviens d’un livre dans une bibliothèque familiale, mais je ne l’ai pas retrouvé pour l’instant. Je poursuis les recherches...

[2] Grimoald III, voir page 96, vue 101 du pdf Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

[3] Grimoald IV, voir pages 96-97, vues 101-102 du pdf Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours.

[4] Grimoald IV fut assassiné en 827 selon la Nouvelle biographie générale depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours alors que la section anglaise de Wikipedia le donne assassiné en 817 et le confirme dans la section française relative à la Liste des ducs puis princes lombards de Bénévent...

1 Message

  • En l’an 800 ou plus, la controverse des vaisseaux atterrissant à Lyon Le 6 novembre 2014 à 22:42, par Philalèthe le Reclus

    Bon article, bien informé, bien mené et utile !
    Je ne ferai qu’une petite observation. La date de l’affaire des tempestaires n’est pas connue avec certitude, mais il semble que les faits aient eu lieu au début de l’épiscopat effectif d’Agobard, autrement dit vers 816 (donc deux ans après la mort de Charlemagne). Voyez l’article "Agobard de Lyon" dans Wikipédia.

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