Accueil du site > Histoire > Histoire de France > Époque carolingienne - l’épreuve de la croix et l’épreuve de l’eau (...)

Époque carolingienne - l’épreuve de la croix et l’épreuve de l’eau froide

samedi 3 août 2013, par Alexandre Tomas


L’épreuve de la croix, qu’est-ce que c’est ?

L’épreuve de la croix (iudicium crucis) était une ordalie, c’est à dire une épreuve judiciaire en usage au Moyen Âge sous le nom de jugement de Dieu. Ces épreuves judiciaires instaurées pour régler les conflits ou pour faire éclater la vérité, s’inspirant de la justice divine et des épisodes de la Bible, étaient des créations des premiers Carolingiens. Les ordalies présentaient l’avantage de régler les différends sans combats.

On retrouve une description de cette ordalie dans le document Les réformes judiciaires de Louis le Pieux [1] :

« Les deux parties -ou leurs représentants- devaient se tenir les bras en croix devant une croix ; la partie qui la première se mettait à trembler, laissait tomber les bras ou s’effondrait, se révélait coupable. [2]

Cette épreuve était prescrite notamment dans divers cas relevant du droit du mariage, ainsi qu’en matière de parjure, de vol, etc. ; on y avait recours dans des conflits relatifs à la propriété immobilière. Elle était considérée favorablement par Charlemagne. Faisant, comme le duel judiciaire, intervenir les deux parties, elle avait l’avantage d’être moins brutale que celui-ci. »

Une épreuve se référant à un épisode de la Bible où David persécuté par Saül propose pour braver son persécuteur notamment ce défi : "Plantez des croix, et je saurai me tenir immobile auprès de ces croix."

Pour la petite histoire David propose avant deux autres défis : "Envoyez un des vôtres pour se battre avec moi en combat singulier et qu’il montre que je suis coupable en me tuant" ou encore "Faites chauffer un fer ou de l’eau, et je les prendrai dans ma main sans en recevoir aucune atteinte", ce qui constitue on peut l’imaginer une belle source d’inspiration toute indiquée pour instaurer moult jugements divins originaux...

Les réformes judiciaires de Louis le pieux

Saint Agobard (à qui nous consacrons ici un article) en sa qualité d’homme raisonné et juste fut un de ceux qui dénoncèrent en son temps toutes ces ordalies d’un autre âge à la sentence peu fiable.

Vers 818-819, Louis le Pieux, soit qu’il fut gagné par la raison et ou influencé par d’autres esprits éclairés qui comme Agobard contestaient la réalité de la justice divine, interdit l’usage du iudicium crucis par une disposition du groupe de capitulaires réformateurs publiés à ce moment. Je cite :

« La décision était motivée par des considérations religieuses : il ne fallait pas que la croix, glorifiée par la passion du Christ, pût être exposée au mépris par l’impudence de n’importe qui. Sans doute un jugement de Dieu se manifestant en faveur d’un malfaiteur connu, ayant tenu les bras en croix plus longtemps que sa victime, avait-il été une cause de scandale. »

Ça n’engage que moi, mais je me permets de faire remarquer comme il est si habile, de justifier l’interdiction d’un jugement de Dieu donc en théorie irréfutable, par son caractère d’impureté vis à vis de Dieu, arguant que la croix ne pouvait être "exposée au mépris par l’impudence de n’importe qui".

  • Peut-être cette habile justification pour proscrire l’épreuve de la croix correspond-elle à une façon de procéder de l’époque.
  • Peut-être faut-il y voir un moyen efficace de convaincre les esprits moins éclairés de proscrire cette ordalie par le biais imparable de la culpabilité divine, sachant qu’il était difficile de réellement faire appliquer les lois dans tous les territoires dans lesquels pour certains la tradition empêchait l’application des lois "nationales".
  • Peut-être encore et pour finir s’agissait-il d’une parade de L’Empire et de l’Eglise pour réformer une loi carolingienne injuste, en détournant la responsabilité de celle-ci, sans devoir en rendre des comptes en tant qu’instigateurs et ancienne caution.

L’épreuve de l’eau froide

Je poursuis avec cette fois l’épreuve de l’eau froide et je cite :

« À la différence de l’épreuve de la croix, l’examen aquae frigidae, l’épreuve de l’eau froide n’avait pas été imposée d’en haut ; c’était comme la plupart des ordalies, une opération magique d’origine païenne, superficiellement christianisée. Elle avait un caractère unilatéral : la partie à qui incombait l’administration de la preuve -c’est-à-dire en règle générale, l’accusé- devait la subir. [...] Elle consistait à attacher par une corde la personne appelée à subir l’épreuve et à la déposer, mains liées dans une pièce d’eau. Si elle surnageait, elle avait succombé : l’eau l’avait repoussée. Si elle coulait à pic, elle avait prouvé son bon droit : l’eau l’avait accueillie. [...] En août 829, par un article des capitulaires publiés lors de la diète de Worms, l’empereur interdit l’usage de l’épreuve de l’eau froide. La raison de cette interdiction était sans doute la fréquence des noyades plus ou moins accidentelles. »

Voir également notre article sur la réforme de la preuve testimoniale.

Je vous conseille bien-sûr de lire l’intégralité du document Les réformes judiciaires de Louis le Pieux référencé dans les sources ci-dessous.

Sources

-  Saint Agobard - Archevêque de Lyon - Sa vie et ses écrits par M. l’abbé P. Chevallard, édition de 1869, téléchargeable sur books.google.fr,
- Ganshof François-Louis. Les réformes judiciaires de Louis le Pieux. In : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 109e année, N. 2, 1965. pp. 418-427. Voir le document sur le site persee.fr. Télécharger le document au format pdf,
- logo de cet article, trouvé sur freepik.com.

Notes

[1] Ganshof François-Louis. Les réformes judiciaires de Louis le Pieux. In : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 109e année, N. 2, 1965. pp. 418-427.

[2] Ci-après un extrait du livre Saint Agobard - Archevêque de Lyon - Sa vie et ses écrits (vue 428 du pdf, note 34 page 393 renvoyant à la page 69) qui décrit également l’épreuve de la croix, ouverte à des variantes : "L’épreuve de la croix, paraît-il, consistait en ceci : que les deux parties adverses se tenaient les bras étendus ou dans quelque autre position pénible, en présence d’une ou de plusieurs croix : celui des deux adversaires qui succombait le premier à la fatigue était par là même condamné."

Répondre à cet article